Les étoiles du 1er Juin

Cela a commencé autour d'une blague juive... La blague du "juste juste"

Une blague racontée dans un de ces moments de sociabilité au sein de mon café portugais. Vers 8H20, l'heure des lèves tôt, de ce petit groupe d'habitués qui a vite retrouvé ces habitudes pré-COVID en occupant, avant l'autorisation, la "terrasse" devant le café (qui avait réouvert en mode "à emporter" !)
Un des habitués à qui je raconte cette blague me fait une sorte de grimace que j'interprète mal. Je m'excuse alors en lui disant que "c'est une blague juive mais elle n'est peut être pas drôle". Il me dit alors : "si, elle est drôle. Moi aussi je suis juif".
Or, la veille encore, il m'avait expliqué qu'il comprenait le portugais et l'arabe car il avait grandi dans un quartier populaire du 18 ème arrondissement.
Est-ce parce qu'à l'occasion d'une autre de mes blagues, j'avais rapidement raconté comment mon grand-père et mes oncles avaient, parfois miraculeusement, échappé à la déportation en révélant la trajectoire, depuis la Roumanie jusqu'à la France de mon grand-père ?
Etais-ce simplement dans l'air du temps de ce 1 Juin, jour anniversaire de la publication de la 8e ordonnance allemande datée du 29 mai 1942 rendant obligatoire le port de l’étoile à compter du dimanche 7 juin 1942, quoi qu'il en soit, c'est cet habitué qui m'a raconté son histoire familiale.
Proche et éloignée de mon roman familial. Point commun, la spoliation de l'entreprise du grand père (ébéniste dans son histoire), la révolte idéologique du père, les deux cultures (lui ashkénaze et sépharade) à concilier.
Eloignée car son grand-père a été déporté et n'est pas revenu des camps, l'entreprise n'a donc pas été récupérée contrairement au magasin de mon grand-père, lui-même a grandi dans la misère, relogé dans un taudis parisien avant de rejoindre un HLM de 3 pièces où il eut enfin son lieu pour travailler et pouvoir refaire des études.
Nous sommes nés à 9 ans d'écart. Nos pères avaient dix ans d'écart. 9, 10 ans, qu'est ce que c'est ?
Dans nos vies, ces dix ans sont un grand fossé. Mon père fut enfant caché, son père réussit de peu à échapper à la déportation. J'ai grandi dans une belle maison de banlieue que mes parents venaient d'acheter. La promiscuité des petits appartements d'après guerre, ce sont mes grands-frères qui l'ont connue et, encore, car mon père et sa première femme avaient fait le choix d'accepter d'être nommé enseignants en province, échappant de fait aux conditions de vie des parisiens dans les années 50-60.
Mon père était enseignant quand son père continuait à survivre malgré sa profession d'ébéniste spécialisé dans la réparation des meubles. J'ai eu les meilleures conditions culturelles et sociales pour faire des études quand, bien que dans un environnement culturel et familial attaché aux études, il ne put reprendre des études qu'après son service militaire.
Deux destins proches et éloignés. Il faut si peu de choses pour permettre ou interdire un destin. Et même si, un demi siècle après, nos regards sur nos trajectoires de vies ne sont pas amères, je mesure ce matin en l'écoutant toute la chance de ma propre vie, de la propre (sur)vie de mon père et de mon grand-père.
Fille et petite fille de survivants, avec toute les cicatroces en héritage que cela suppose, nécessairement et malgré tout née sous une belle étoile.

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