Mon arrière grand-mère, cette sorcière !

Dernière mise à jour : 26 févr. 2025
Mon arrière grand-mère était une sorcière! Je suis choquée.
Je viens de le comprendre. C'était pas juste une façon de parler de ma mère. C'était une sorcière, une vraie.
Elle s'appelait Irène. Elle était née au début du XXème siècle, avant la première guerre. Elle était née dans un pays sauvage, à peine civilisée, le Quercy noir. Ma mère m'a toujours dit que ce pays lui faisait penser à l'Irlande. Une terre de cailloux où on érige des haies de cailloux pour délimiter des parcelles où rien ne pousse. Une terre de bergers. Les terres fertiles sont rares. Entre ces bouts de terre cultivables, quelques noyers rares sur les hauteurs, plus fréquents en bordure de la Dordogne. Du poisson. Les villages sont perchés, tout en pente. Enfin, dans ce bout de terre du haut Quercy, les causses dominent entre Montvalent et Gramat.

Quand j'étais petite et que j'écoutais ma mère, fascinée, me parler de sa grand-mère, je pensais que c'était une sorcière au sens guérisseuse, herboriste. Dans ce pays isolé, les rebouteux et ceux qui connaissent les plantes sont ceux vers qui ont se tournent en premier face à un problème de santé. Mon arrière grand-mère connaissait les plantes. Elle était lettrée, une des premières filles à avoir son certificat d'études dans sa vallée. Entre sa connaissance des herbes et celle de l'hygiène qu'on lui avait apprise, à l'école de la république, j'imagine qu'elle était plus douée que beaucoup à soigner.
Mon arrière grand-mère était également un sacré bout de bonne femme, une sorcière comme dans la chanson d'Anne Sylvestre, une de ces maîtresse femmes qui ont fait changé les choses. Maman me raconte parfois en riant comment ce tout petit bout de femme a séduit son grand et beau mari, un quasi héros de guerre. Comment elle l'a épousé, contre l'avis de sa famille, lui le fils d'une famille de metayer, lui, l'invalide de guerre.

Quand j'entends, métayer, fuite à Paris des amoureux, j'ai l'impression que mon arrière grand-mère a vécu au Moyen-Age. C'est dur pour moi de prendre conscience qu'elle est née alors qu'il n'y avait ni eau courante, ni électricité dans son village, qu'elle n'a pu voté qu'à trente passée, qu'elle a arrêté son travail parce que son mari lui a interdit de reprendre une activité salariée après la naissance de sa première fille, ma grande tante.
Mon arrière grand-mère était une femme forte, éduquée, féministe, courageuse, pragmatique qui est passé de la campagne à la grande banlieue, du Quercy à la région parisienne. Une femme qui a aidé toute sa vie à la récolte des maraichers d'Herblay et qui n'a jamais payé un légume de sa vie. Une femme qui a jusqu'à tard, élevé des poules, des lapins, eu un potager et fait pousser des choux et des pommes de terres le long de l'aller aux pommiers des maraichers, pour son usager personnel.
Une des premières vendeuses de Tupper ware, une activité et un succès commercial sur laquelle, elle était très discrète, ce qui lui a permis d'avoir une indépendance financière bien avant le décès de mon grand-père (un peu patriarcal, mon grand-père si j'ai bien compris). Une femme qui a soutenue ses filles dans leurs divorces, qui a élevée sa première petite fille alors qu'elle avait plus de cinquante ans, qui a gardé ma mère tout bébé plusieurs mois, pour soulager ma grand-mère enceinte de mon oncle alors qu'elle avait déjà plus de soixante cinq ans.

Mais j'ai appris qu'elle était celle qui tuait les portées de chatons non désirées, qui tuait ses poules et ses lapins. Celle à qui on confiait les enfants ingérables et qui arrivait à les "remettre dans le droit chemin".
Hier, j'ai écouté longuement ma mère parler de sa grand-mère et j'ai vu dans ses yeux une petite flamme que je n'avais encore jamais vu, comme un tout petit reflet d'un immense feu de joie qui s'allume encore aujourd'hui, plus de vingt-cinq ans après sa mort quand ma mère parle de sa grand-mère.
Je crois bien que mon arrière grand-mère était une sorcière et avait un sacré don pour donner de l'amour et j'espère qu'il brille encore un peu dans mes veines d'apprentie sorcière.
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