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Comment j'ai réussi à faire arrêter la conduite à mon père

Photo du rédacteur: Marianne ABRAMOVICI
Marianne ABRAMOVICI
28 mars 2021
4 min de lecture

Mon père était un abominable conducteur, mais ceci est une autre histoire. J'ignore quel rond de cuir a pu imaginer qu'apprendre à conduire un camion sur un théâtre d'opérations militaires pouvait valoir "permis de conduire" mais le mal était fait. Mon père a toujours considéré ses véhicules civils comme des tanks. Heureusement, la plupart des conducteurs qui croisèrent ses Volvo avaient capté le message et pris des marges de sécurité. Mon père est donc mort de vieillesse, non sans avoir tout de même tâtés maintes fois du fossé.


Mon père était fonctionnaire. La MAIF est un assureur militant. Il fallait au moins cela pour garder mon père parmi ces sociétaires, malgré le nombre incroyable de malus qu'il a cumulé dans sa vie, essentiellement pour de la tôle froissée. Un ange gardien avait été puni et condamné à protéger mon juif de père. Cette longue relation m'a fait découvrir une chose : l'ensemble des "services" offerts à des conducteurs "dans le rouge" : stages de remédiation, rendez-vous médicaux, stages de formation à la conduite de nuit, ils n'ont pas manqué d'offrir tout le panel de services à mon père qui suivi quelques un de ces ateliers. Comme un du.


Avouer que, forcément, l'idée d'arrêter de conduire n'allait pas venir de soi.



Mon père vivait seul. Il avait choisi, après deux mariages et autant de divorces, de laisser une chance à ses futures compagnes de le supporter en évitant d'emménager avec elles. Heureusement, il avait opté pour cette éthique de vie à une âge encore "jeune", 54 ans, et avait pu apprendre à être un adorable vieux, pétris de routines et tout à fait apte à s'occuper de lui.


Après avoir commencé sa vie de vieux garçon à Paris, dans le 16ème, il avait acheté un appartement situé à Levallois Perret, ce qui ne manqua pas de sel, pour ce communiste notoire. Cet appartement dont il était propriétaire, était situé au deuxième étage d'une petite copropriété, sans ascenseur, à mi distance du métro Louise Michel et du métro Anatole France et avec un bus direct vers Porte de Clichy.

Il avait donc deux lignes de métro, plusieurs lignes de bus et pouvait même se rendre sur le boulevard extérieur à pied. Autant dire qu'il pouvait tout à fait se passer de véhicule.


Evidemment, il payait très cher un parking, une assurance et des frais de garagiste car il entretenait régulièrement sa chère Volvo qui, comme tous le savent, est une voiture qui peut aller très loin un peu entretenue.


Tant que nous étions adolescents, il fut "notre" taxi, troquant contre essence et kilomètres un attachement pas si facile à maintenir puisque il avait quitté notre mère, pour des raisons incompréhensibles à nos yeux de jeunes adolescents en pleine crise.


Nous n'étions pas les seuls à bénéficier de ce traitement de "faveur". Mes demi-frères aussi avaient le droit à ce service et l'un d'entre eux en particulier, n'hésitait pas à demander à mon père de faire plusieurs fois par an un trajet Belgique Portugal pour développer ses bobines de films.


Malgré ses piètres talents de conducteur, je crois que mon père aimait conduire.


Même quand nous nous rangeâmes dans nos vies de jeunes actifs, mon père continuait à conduire, d'abord pour se rendre dans son moulin du Lot et Garonne, plusieurs fois par an mais aussi pour aller, au moins un week-end par mois, dans la demeure familiale de St Leu.


Mon père vieillissait mais conduisait. Et nous étions de plus en plus soucieux de ce qui lui ferait comprendre en premier qu'il serait préférable qu'il arrête.


Arriva l'accident de trop. Si je me souviens bien, ce ne fut qu'une mauvaise manoeuvre sur un parking de supermarché. Encore de la tôle, un pare choc peut être.

Mais sa vieille Volvo fut qualifiée d'épave par l'expert et les frais de remise en état était totalement déraisonnable. Mon père, a près de 78 ans, fut mis devant l'option d'acheter un véhicule neuf.


Je crois que ce qui l'arrêta d'abord, ce fut la perspective des démarches administratives. Lors de son dernier achat, douze ans avant, c'était mon ex qui avait, avec une joie non dissimulée, accompagné mon père dans tout le processus d'achat. Là, je l'avais quitté pour un homme ayant une relation saine avec ce qui a 4 roues et mon père ne percevait pas, à raison, en lui la même ferveur pour l'accompagner dans cette aventure.


Il me demanda conseil. L'occasion était bien trop belle. J'entrepris de questionner le projet même de reprendre un véhicule. "Comment irais-je au Moulin ?" Mais en train !

Mais, sur place ? "Mais tu peux louer un véhicule !" "Et puis, ces derniers temps, tu t'arranges pour qu'un enfant soit avec toi la plupart du temps. Or, nous serons en véhicule !"

"Mais, quand je vais à St Leu".

"Tu n'y vas quasiment plus".

"Si, parfois avec Andrée, mais elle non plus n'a plus de voiture depuis un an. C'est moi ou Roger qui la conduisions !"

Et bien si Roger ne peut pas venir te chercher, tu prendras un taxi !"

"Mais cela sera bien trop coûteux !"

"Tu veux dire plus coûteux que l'assurance, le loyer de ton garage, l'entretien de ta voiture et le coût de cette dernière ?"


Les maths, c'est mon truc. Je fis les comptes annuels avec amortissement sur six ans. Je divisais par 52 et je montrais la somme que Papa économiserait et pourrait dépenser en taxi. Je lui montrais, chiffre à l'appui, qu'avec ses besoins de mobilité, il pourrait même se payer un chauffeur avec véhicule.


Bref, chiffres à l'appui, je lui démontrais qu'il avait l'argent pour prendre le taxi et de ne modifier en rien son comportement, tout en arrêtant d'être propriétaire d'un véhicule.


Voilà comment j'ai réussi à faire arrêter la conduite à mon père.


Post-Scriptum

Je crois que mon père a loué deux ou trois fois un véhicule pour se rendre au Moulin. Mes frères l'ont conduit chaque été où il a pu s'y rendre. Quand la peur d'être seul a été trop grande, Papa a passé ses vacances avec moi. C'est avec moi qu'il s'est perdu et que l'on s'est rendu compte, bien trop tard mais finalement, tant mieux, qu'il ne se repérait plus ni dans le temps, ni dans l'espace.

Mon père est donc mort de vieillesse, à 89 ans et est resté chez lui jusqu'à quelques semaines avant son décès. Il n'a jamais blessé quiconque sur la route. J'espère avoir hérité de son ange gardien, qui est drôlement balaise.

 
 
 

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